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Les pères en prison
I padri detenuti (version italienne)
Droits de l'enfant (version anglaise, document .doc 92,5 Ko)
Les questions suivantes seront bientôt abordées dans cette rubrique:
L’accueil de l’enfant en détention
Comment parler à l’enfant de son parent incarcéré ?
Les parents incarcérés pour maltraitance
Les nourrissons vivant auprès de leur mère incarcérée
Sensibiliser les instituteurs et enseignants à la situation
de ce groupe denfants
Les conséquences sur le développement de lenfant
et sur son insertion sociale
Les pères en prison
Au cours de cette intervention*, j'exposerai à partir de mon
expérience les difficultés des pères incarcérés
à assumer leur rôle et leur fonction. Par la suite, je
montrerai comme ces difficultés sont préjudiciables
à leur réinsertion et comment est légitime le
soutien qui doit leur être apporté, afin qu'ils assument
leur responsabilité parentale, et cela dans l'intérêt
de l'enfant lui-même.
Les conditions d'exercice de la fonction et du rôle paternel,
dans l'hypothèse de la détention, sont déterminées
par de nombreux facteurs, vouloir en rendre compte de façon
exhaustive mériterait un long développement. C'est pourquoi,
faute d'en dresser le panorama, je me propose d'en suggérer
les dynamiques. Tout d'abord, rappelons que la paternité n'est
pas, comme la maternité, fondée par l'expérience,
elle repose sur un énoncé.
Initialement, sur l'énoncé de la mère qui désigne
au père l'enfant qu'elle porte comme le sien et par la suite,
sur celui de l'enfant qui attend de son père qu'il prenne ses
responsabilités. Cette suprématie de l'énonciation
sur l'expérience, lui confère une place importante dans
l'individuation. S'insérer dans la filiation paternelle, c'est
se soumettre à un principe généalogique qui repose
sur un lien symbolique et non sur des choix affectifs. La fonction
paternelle projette, au sens mathématique du terme, l'enfant
- aliéné à sa mère par l'expérience
de la gestation et par celle de la fusion des premiers mois - dans
une structure dominée par les règles de l'alliance et
de l'appartenance. C'est à partir de la fonction paternelle
que le petit d'homme intègre l'asymétrie des places
générationnelles. Cette transposition de l'enfant, d'un
univers dominé par des liens sensibles à un univers
dominé par des liens symboliques, caractérise la fonction
paternelle.
Pourtant, le père réel ne peut pas être identifié
à cette fonction, toute inscription et affiliation de l'enfant
dans une communauté religieuse ou ethnique contribuent à
son exercice.
Par ailleurs, l'expérience de la paternité est aussi
une expérience sensible au cours de laquelle le père
appréhende son enfant comme un prolongement de soi. La paternité
et la fonction paternelle sont deux notions différentes.
Le père contribue à inscrire l'enfant dans un réseau
structuré d'appartenances mais par ailleurs, son lien à
l'enfant est immergé dans une série d'attachements dominée
par des identifications réciproques, c'est-à-dire des
identifications de l'enfant au père et parallèlement,
du père à l'enfant. Le père voit dans son enfant
ce qu'il a été et/ou ce qu'il aurait aimé être.
Dans cette perspective, on notera que l'identification projective
du père à la petite fille est tout aussi puissante que
l'identification du père à son fils. Dans le cas de
l'identification à son fils, le complexe imaginaire auquel
le père identifie l'enfant (projection) avant de s'y identifier
lui-même (introjection), est drainé par son idéal
masculin. Aussi, son contenu est-il préconscient et apparent.
Dans le second cas, le père projette sur sa fille un idéal
féminin qui correspond à l'image de la femme idéale
qu'il aurait aimé être dans l'hypothèse où
il aurait été une femme, et non pas l'idéal d'objet
féminin qu'il souhaiterait posséder.
Les identifications dont il est question ici sont celles héritées
du narcissisme primaire. La paternité se dresse sur un attachement
affectif fait d'une identification de l'enfant à un complexe
imaginaire produit par le père lui-même et s'ouvre sur
l'inscription dans une appartenance qui transcende la seule figure
du père. C'est pourquoi, l'analyse d'une position paternelle
suppose celle de la nature de l'attachement du père pour son
enfant, tout autant, que celle de la transmission patrimoniale. Je
propose donc de discuter, dans ces quelques lignes, les difficultés
d'attachement du père incarcéré à son
enfant et dans un deuxième temps, de discuter ses difficultés
à transmettre son histoire.
L'attachement du père incarcéré pour son enfant.
Cet attachement est hypertrophié sur le plan imaginaire, faute
de pouvoir être éprouvé dans la réalité.
Plus le père manque de son enfant, plus il l'investit et le
fixe dans une forme idéale. Certains pères dénégateurs
de la croissance de leur enfant, en parlent, alors qu'ils sont adolescents,
comme de l'enfant qu'ils ont quitté à l'époque
de leur arrestation. Cette hypertrophie des liens imaginaires a pour
conséquence de susciter chez certains pères des projections
terrifiantes relatives au devenir de leur enfant ou, à l'inverse,
des projections idylliques et dénégatives. Dans les
deux cas, l'enfant réel, face à son père incarcéré,
est comme mis en rivalité avec un enfant rêvé.
Or, la rêverie paternelle attisée par l'absence est souvent
éloignée de l'enfant réel qui, en visite quelques
heures par mois, ne peut pas imposer au père de réajuster
ses rêves aux conditions du réel. Avec le temps, l'enfant
se sent de plus en plus étranger à l'image à
laquelle le père le réduit, au point parfois de ne plus
pouvoir communiquer avec lui. L'inflation imaginaire dans l'attachement
du père pour son enfant finit par entraver leur relation, voire
parfois à la rendre impossible.
La transmission paternelle
L'éloignement n'explique pas la totalité des caractère
de l'attachement du père incarcéré à son
enfant. Pour une part, ses liens sont dominés par la crainte
du père incarcéré de contaminer son enfant par
les germes psychosociaux qui l'ont déterminé à
devenir délinquant. La prison commue les coupables en victimes,
et ceci d'autant plus que leur peine s'allonge. Plutôt que de
faciliter l'émergence du sentiment de responsabilité,
elle valide les expériences d'irresponsabilité. Les
conditions même de la détention, où tout est programmé,
où le détenu est infantilisé, empêchent
l'émergence de la fonction parentale. On ne peut transmettre
que ce dont on se sent responsable. A l'inverse, un parent qui transmet
à son enfant son histoire sans en assumer la responsabilité
(et non pas la justification) le détermine à une conscience
malheureuse. Le père doit pouvoir dire " voilà
ce que j'ai fait de ce que je suis, à toi de faire quelque
chose qui te sera propre, du nom que je te transmets.
Le sentiment d'irresponsabilité a pour effet, de faire dire
au père " mon nom, qui est aussi le tien, m'a porté
malheur, m'a déterminé à être ce que je
suis, en te le transmettant je te transmets cette détermination.
" La porté symbolique de la parole du père
doit faire entendre à l'enfant que la transmission n'est pas
une aliénation, un conditionnement, mais bien plutôt
la condition même de la liberté. L'infantilisation, l'irresponsabilité,
la victimisation, qui sont les points forts de l'expérience
carcérale, entravent dangereusement le père dans sa
fonction de transmission. Aussi, observe-t-on fréquemment leur
démission et les multiples conséquences de celle-ci
sur le développement de l'enfant.
Entraves psychosociales à l'exercice de sa fonction paternelle
J'ai, précédemment, tenté de décrire,
les différents éléments susceptibles de troubler
l'attachement du père à son enfant et par ailleurs,
d'enrayer ses capacités à assumer sa fonction paternelle.
A arrêter mon propos à ce seul point de vue psychologique,
je prendrais le risque d'omettre une part majeure des difficultés
des pères incarcérés. Les liens entre l'enfant
et son père en prison sont certes entravés par des mécanismes
psychologiques, mais ils le sont aussi par des usages et des faits
sociaux et psychosociaux dont je dois faire mention. Les relations
entre l'enfant et son parent détenu sont souvent affectées
par des difficultés économiques (coût des trajets),
des réticences ou des interdictions administratives et juridiques.
Elles peuvent être également empêchées par
l'existence de conflits familiaux ou plus simplement par des recompositions
familiales. Compte tenu de ces entraves, les équipes du Relais
Enfants-Parents sont amenées à faire fonction de médiateur.
Médiateur entre le père détenu et la mère
de l'enfant, médiateur entre le père détenu et
l'institution de placement de l'enfant, médiateur entre un
père prévenu et le juge d'instruction, médiateur
quelques fois aussi entre le père détenu et son enfant.
Cette fonction justifie le terme de " relais " et est particulièrement
d'actualité dans l'hypothèse des pères étrangers
ou d'origine étrangère (plus d'un tiers de la population
carcérale). Trop souvent, du fait des ruptures familiales inhérentes
à la migration, ils accumulent les difficultés sociales
et psychologiques.
A agir comme nous le faisons depuis dix sept ans, les quinze associations
régionales Relais Enfants-Parents contribuent efficacement
à minorer les effets désocialisants de l'incarcération,
effets qu'il serait imprudent de nier.
Par essence, l'être humain est relié à son semblable,
le réduire à lui-même et l'isoler aboutit inéluctablement
à l'animaliser. Aussi, les peines privatives de liberté
ont-elles à réduire les conséquences d'une curieuse
contradiction : déconstruire pour réparer.
Au cur de ce paradoxe, les liens familiaux, véritable
ligne de partage entre les points d'ancrage humanisant et les intrigues
les plus violentes et douloureuses, enchevêtrent des questions
où se croisent les compétences éducatives, psychologiques,
juridiques et sociales. Aussi, est-il impératif de faciliter
la continuité des liens familiaux, sans pour autant les réduit
au statut d'instrument au service de la réinsertion du parent
incarcéré.
Les liens familiaux et, à fortiori, ceux impliquant les enfants,
ne peuvent être instrumentalisés par les politiques pénales.
Ils concourent de façon naturelle à minorer les effets
désocialisant de la détention mais ne peuvent pas être
utilisés à ce dessein. La nuance est fondamentale. Dans
des situations précises, le professionnel de l'enfance se doit
d'y faire fréquemment référence. Ainsi, dans
la circonstance d'un état dépressif sévère
d'un détenu, arrive-t-il qu'une direction d'établissement,
voire le secteur psychiatrique, joignent les professionnels des Relais
sur le motif que le trouble du parent s'aggrave du fait de l'absence
de relation avec son enfant. Or, s'il nous est fait obligation de
témoigner de compassion et de respect pour la souffrance psychique
d'un détenu, il nous est fait plus encore obligation de ne
pas assigner à l'enfant un rôle thérapeutique
vis-à-vis de son parent.
La rupture des relations familiales est pour le détenu un facteur
majeur de difficulté de réinsertion. Quelques études
montrent, comme celle de Brodsky en 1975, que les parents détenus
ayant maintenu leurs liens familiaux, sont moins récidivistes
et rencontrent même moins de problèmes de discipline
dans le milieu carcéral. Il appartient pourtant au professionnel
de l'enfance, psychologue, pédiatre et pédagogue d'apprécier,
dans certaines situations, comment et jusqu'où accompagner
les relations entre l'enfant et son parent incarcéré.
C'est pourquoi, l'originalité du réseau des associations
Relais Enfants-Parents qui, en France, aident au maintien des relations
compromises par l'incarcération dans plus du quart des établissements
pénitentiaires, fut l'initiative de professionnels de l'enfance.
Ces professionnels agissent, je le mentionnais précédemment
comment des médiateurs dans les situations où les relations
sont compromises par un conflit opposant le détenu à
l'autre parent ou aux autorités judiciaires. Mais plus principalement,
nous intervenons auprès de l'enfant, en l'accompagnant en détention
pour qu'il y rencontre, dans des espaces spécifiquement aménagés
son parent. A cette occasion, nous pouvons l'aider à exprimer
sans gène ni culpabilité, les troubles qui peuvent être
les siens.
Il nous arrive d'entendre l'enfant craindre d'être déloyal
ou de blesser son parent, en lui avouant qu'il souhaiterait venir
moins souvent en prison. D'autres fois, l'enfant, pourra nous exprimer
son incompréhension devant les expressions violentes et indignées
de son parent dont il ne mesure pas la portée et qui lui font
peur. Enfin, il nous appartient aussi, d'aider l'enfant à ne
pas se sentir responsable de la souffrance de son parent.
Pour illustrer comment le parent, parfois en toute naïveté,
amène l'enfant à se sentir responsable de sa détresse,
je relaterai le propos d'une mère condamnée à
vingt ans de réclusion criminelle. Cette mère affirma
à ses trois enfants, lors d'un parloir, " je regrette
ce que j'ai fait parce que cela m'a éloigné de vous.
" Aussitôt la proposition formulée, et alors même
qu'elle ne semblait contenir qu'un témoignage d'affection,
le plus jeune des trois enfants s'agite, tambourine et refuse de parler.
Au seuil de la maison d'arrêt, quand le calme est revenu, l'accompagnante
s'apprête à aider l'enfant afin qu'il verbalise les raisons
de son changement soudain. Le dialogue s'engage à peine, que
l'enfant de huit ans affirme avec un ton où se mêlent
le poids d'un profond désarroi et une sourde irritation "
tu sais moi, je ni suis pour rien si maman est en prison ".
Eviter que l'enfant ne se sente coupable ou responsable de la situation
de son parent, ou qu'il ne se sente déloyal et honteux, détermine
les modalités d'intervention des Relais Enfants-Parents. Certes,
il est également important de travailler avec le parent détenu
afin qu'il soit requalifié dans son rôle parental ou
que soient dépassées les oppositions qui entravent ses
relations à son enfant. Mais, on l'aura compris, même
dans cette perspective, notre expérience sera toujours déterminée
par l'intérêt de l'enfant.
* Intervention d'Alain Bouregba, psychanalyste et Directeur
de la Fédération des Relais Enfants-Parents, à
la journée d'étude au centre de détention de
Padou, sur le thème "Les relations familiales et affectives
des personnes détenues", le 10 mai 2002.
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